Né le 27 décembre 1921 à Guidel (Morbihan), fusillé le 17 mai 1944 à Angers (Maine-et-Loire) ; ajusteur mécanicien ; résistant ; membre du réseau Cohors-Asturies.

Monument de Belle-Beille
Monument de Belle-Beille
Yves Even était le fils d’Yves et de Marie Kermabon qui était décédée en 1937. Au début de la guerre, il vivait chez son père à Nantes, avenue Gustave-Flaubert. Il était ajusteur sur métaux aux ateliers de Nantes Saint-Joseph-des-Batignolles dépendant de la Compagnie générale de construction de locomotives.
Avec l’occupation allemande, l’esprit de résistance se développa chez les Even. Ainsi, en juin 1940, le père d’Yves aida un marin anglais à rejoindre l’Angleterre en lui fournissant des papiers d’identité.
À une date inconnue, il fut recruté au sein du groupe « Basse Loire » du réseau Cohors-Asturies par Émile Lagarde. Les deux hommes s’étaient certainement connus à l’École nationale professionnelle Livet à Nantes, car l’un y fut professeur et l’autre élève. Il reçut le matricule RK 281. Il informa rapidement sa famille de son appartenance à la Résistance et des risques qu’il encourait. Il dit à son père que si, un jour, on venait l’arrêter à la maison, il s’enfuirait par le toit car sa chambre était mansardée et possédait une lucarne.
Au début de 1943, il reçut une convocation à une visite médicale pour aller au Service du travail obligatoire (STO). Il se rendit au rendez-vous, le lundi 15 mars 1943, au musée des Beaux-arts de Nantes. Mais, rendu sur place, il apprit qu’en fait il n’était pas inscrit sur les listes. Il retourna alors chez lui. Sa famille connut l’explication de cette situation après la guerre. En fait, des membres du réseau Cohors-Asturies étaient intervenus auprès des fonctionnaires du STO pour qu’il ne parte pas. Ainsi, officiellement, l’usine des Batignolles le considérait comme travailleur indispensable, d’autant plus que cette société travaillait pour le Reich allemand. Par conséquent, il put être dispensé de partir en Allemagne. Sa présence dans cette entreprise était utile pour la Résistance. En effet, comme ajusteur, Yves Even pouvait fabriquer des pièces métalliques indispensables pour réaliser des sabotages. Il participa aussi à quelques opérations. Aux ateliers des Batignolles, avec son collègue et ami Yves Kerbrat (membre lui aussi de Cohors-Asturies), il mit au point un stratagème pour éviter d’être appréhendé sur le lieu de son travail. Ainsi, si on l’appelait par haut-parleur au bureau du personnel, il devait s’attarder un peu pour donner le temps à Yves Kerbrat d’aller vérifier qui le demandait réellement et s’il n’y avait pas de danger pour lui. Mais, le mercredi 5 avril 1944, il fut victime d’un malheureux concours de circonstances. Ce jour-là, à environ 16 h 30, il était convoqué auprès de Le Gall, du service du personnel. Par conséquent, quand il fut appelé par haut-parleur au bureau du personnel vers 16 h 15, il s’y rendit sans se méfier. De son côté, Yves Kerbrat, comme convenu, ne sachant pas qu’Yves Even avait reçu une convocation, partit au devant. Il retourna rapidement dans l’atelier pour alerter son camarade. En effet, il avait vu dans le couloir du bureau deux hommes vêtus de noir, avec une allure d’agents de la Gestapo. Mais il était trop tard. Yves Even était déjà rendu à sa convocation. À 16 h 30, il fut arrêté par un agent de la police allemande accompagné d’un collaborateur français nommé Ernest Delles, interprète de la police allemande. Ce Delles connaissait bien Even car il avait travaillé avec lui dans le même atelier. Vêtu de sa tenue de travail, Yves Even fut conduit aussitôt au siège de la police allemande de Nantes. Il y resta jusqu’au lendemain, date à laquelle il fut transféré avec les autres membres arrêtés du groupe « Action immédiate » Cohors-Asturies à la prison militaire allemande du Pré-Pigeon à Angers.
Ce 5 avril 1944, à 18 h 45, le gardien-chef de l’usine des Batignolles vint informer son père de l’arrestation. Il lui précisa qu’elle avait été opérée par la police française et qu’il ignorait le motif. Dès le lendemain, le père se rendit au commissariat de police de Nantes, rue Garde-Dieu, pour essayer d’obtenir des explications. Là, le commandant des gardiens de la paix, Mercier, ainsi que l’officier Lambert lui annoncèrent que la police française ignorait cette arrestation. Il alla ensuite à l’usine des Batignolles. Il vit à nouveau le gardien-chef et lui demanda de lui dire la vérité. Il apprit que son fils avait été arrêté par la Sipo-SD et un Français nommé Delles. Puis, sur l’intervention de Roche, ingénieur, sous-directeur à l’époque de l’usine des Batignolles, il rentra en contact avec Jacquet, chef d’atelier aux Batignolles. Ce dernier parlant couramment allemand avait des contacts avec les autorités d’occupation. Sur son conseil, M. Even alla au siège de la police allemande de Nantes, le samedi 8 avril 1944, où Delles devait se trouver. Il devait lui dire ceci de la part de Jacquet : « Faire libérer mon fils ou dire, en cas d’impossibilité, les raisons de cette dernière. » Mais Delles était absent. Il comprit alors que l’affaire dans laquelle était mêlé son fils était grave car même Von Ruppert, le chef de la police de Nantes, qu’il rencontra, était écarté de son instruction et ne put le renseigner.
Yves Even fut d’abord conduit au siège de la police allemande de Nantes. Le lendemain, le 6 avril 1944, il fut dirigé vers la prison du Pré-Pigeon à Angers, où il fut enfermé tout d’abord dans la cellule no 17. Dans la même journée, transféré dans la cellule no 13, il grava sur un mur : « Yves EVEN 6.4.44 – Mon papa chéri je t’aime et aussi Marie-Louise, Jeanne, Jean, mon frère, la famille que EVEN aime de tout son cœur. » Le 20 avril suivant, il inscrit : « Je vous aime profondément Papa chéri, maman, tante, Marie-Louise, Jeanne, mon frère Jean – 20.4.44 Y. EVEN » sur une paroi de la cellule no 8. Nous connaissons les huit derniers jours de la vie d’Yves Even dans sa cellule grâce au témoignage de Georges Bobin, chef de dépôt principal à la SNCF, demeurant à Laval après la guerre : « [...] Dès mon arrivée à Angers, le 9 mai 1944, j’ai été mis dans la même cellule que votre fils, malgré la différence d’âge nous avons sympathisé très vite comme anciens élèves de ``Livet’’. Votre fils m’a mis au courant de son affaire et s’attendait à être jugé d’un moment à l’autre. Il envisageait le pire avec beaucoup de calme et tenait à se maintenir en bonnes conditions physiques et morales. Chaque jour, nous faisions un peu de culture physique et nous avions des discussions passionnées sur la Résistance, l’action des francs-tireurs, la libération que nous sentions proche. J’ai appris à l’estimer beaucoup pour son caractère droit, son intégrité absolue et son désintéressement complet. Sa grande fierté était d’avoir ``les mains propres’’ ; d’avoir agi en idéaliste sans en tirer aucun profit personnel. Avec un magnifique esprit de sportif patriotique, il acceptait son sort : ``J’ai joué, j’ai perdu, je paye.’’ Il m’a semblé avoir une tendance à revenir à la religion, tout au moins à certains de ses principes. Je l’ai rarement entendu manifester de la haine pour ceux qui devaient devenir ses bourreaux et, s’il a été dénoncé par un de ses camarades, il lui a certainement pardonné. Pendant que nous étions ensemble, il a reçu un colis de vous. Il a tenu à ce que nous le partagions et n’acceptait pas que ma part soit plus petite que la sienne. J’avais beau invoquer mon âge, le manque d’appétit, rien n’y faisait. Nous étions surtout privés de pain mais grâce à un Nantais, voisin de cellule, M. André Goudy, nous avions souvent un morceau supplémentaire. M. Goudy, secrétaire de la maison du peuple [âgé de vingt-quatre ans, il était secrétaire de la Bourse du Travail de Nantes. Il a été, lui aussi, dénoncé par Ernest Delles], je crois, a beaucoup fait pour votre fils. Employé à la cuisine, il lui faisait passer chaque fois qu’il le pouvait du pain et des victuailles, malgré les risques qu’il pouvait courir. C’est en partie grâce à lui que votre fils était en condition physique satisfaisante quand je l’ai connu. Son moral était également solide. Souvent, très souvent, votre fils m’a parlé de vous et de ses sœurs Il pensait à la peine que son arrestation vous avait causée, au chagrin qui hélas devait être le vôtre de le savoir fusillé. Par moments, il devenait grave, sa pensée était avec vous et je sentais qu’il avait le terrible pressentiment de ce qui l’attendait [...]. »
Yves Even pouvait aussi recevoir les lettres et colis envoyés par son père grâce à l’aide de Mme Standaert, d’Angers, dont le mari était incarcéré à la même prison. Yves Even père avait eu cette proposition de service par Mme Standaert, plusieurs semaines après l’incarcération de son fils. Mais, prenant, en plus, des précautions vis-à-vis de cette dame, le père d’Yves ne put faire bénéficier de ce service son fils. Il regretta ensuite toute sa vie de ne pas avoir fait confiance plus vite à Mme Standaert car son fils aurait pu avoir plus de colis de sa part. Dans la matinée du mercredi 17 mai 1944, la porte de la cellule d’Yves Even s’ouvrit. Il fut conduit avec neuf membres de son réseau devant le tribunal militaire de la Fedklommandantur 518 de Nantes qui siégeait à Angers pour y être jugé. Dans le box des accusés : Yves Even, Jacques Delaunay, Émile Lagarde et sa femme Raphaëlle, Charles Briaudet, Louis Bouillet, les frères Roger et Alexis Nouvel, François Troussard et son fils Francis.
Deux heures après, il revint dans sa cellule, accompagné d’un Allemand qui l’avait autorisé à dire à Georges Bobin ces quelques mots : « Vous direz adieu à ma famille. Embrassez surtout bien mon père et dites-lui bien que j’ai agi en conscience sans aucun profit, proprement, pour mon pays. » En effet, Mme Lagarde, Roger Nouvel et Francis Troussard furent condamnés aux travaux forcés, c’est-à-dire à la déportation en Allemagne. Les autres furent condamnés à mort et fusillés le même jour.
Condamnés à mort pour sabotage, ses camarades de résistance et lui furent emmenés en camion sur le lieu du supplice. À 18 h 39, Yves Even, Louis Bouillet, Émile Lagarde, Alexis Nouvel ont été fusillés derrière le champ de tir militaire de Belle-Beille. Vingt-trois minutes plus tard, soit à 19 h 02, Jacques Delaunay, Charles Briaudet et François Troussard subirent le même sort.
Mis en bière immédiatement, Yves Even fut inhumé au cimetière de l’Est à Angers (carré 12, carré 10, tombe 1). Le jeudi 18 mai 1944, à midi, Yves Even, père, reçut de son fils une demande d’objets (vêtements et vivres) qu’il désirait d’urgence. Cette requête était datée d’Angers du 15 mai. Malheureusement, il ne put se rendre ce jour-là à Angers pour emporter le colis et fut obligé de remettre au jeudi suivant, jour de la remise des paquets aux détenus. Donc, le jeudi 25 mai 1944, il se rendit à Angers et passa d’abord rendre visite à Mme Standaert qui s’apprêtait elle-même à porter un colis à son mari. C’est par elle qu’il apprit la nouvelle de l’exécution de son fils. Elle l’avait su par son mari en le visitant, le 23 mai 1944. Il revint alors à Nantes. À la gare, sa fille, Jeanne, qui était venue le chercher, trouva un homme totalement consterné. Il avait le visage complètement décomposé et marchait effondré par la douleur avec le colis destiné à son fils à la main. Il fit part ensuite à M. et Mme Nouvel, ainsi qu’à Madame Bouillet, les seuls qu’il connaissait, du même sort partagé par leur fils et mari. Le 6 juin, les journaux Le Phare et L’Ouest-Éclair relataient l’exécution de sept terroristes et donnaient leurs noms sans se soucier des parents. Le jour même, Yves Even père vit le rédacteur local à Nantes de L’Ouest-Éclair. Ce dernier lui affirma qu’il ne savait rien et que le papier avait été transmis directement à Rennes par les Allemands. Au Phare, il insista pour voir le rédacteur. Il fut reçu finalement par ce dernier, qui sans un geste, sans un mot de consolation, lui répondit que le papier avait été remis au gardien et que ce dernier l’avait transmis à l’imprimerie.
Après la guerre, Yves Even fut transféré du cimetière d’Angers à celui de Nantes. Il fut reconnu comme membre du réseau Cohors-Asturies de la Basse-Loire (matricule RK 281), sous-lieutenant des Forces françaises combattantes (agent P1). À ce titre, il fut décoré, à titre posthume, de la Médaille de la Résistance, de la Médaille militaire (JO du 22 octobre 1945), de la Croix de guerre avec palme (JO du 22 octobre 1945).
L’avenue Gustave-Flaubert où habitaient ses parents est devenue l’avenue Yves-Even. Durant son incarcération dans les geôles allemandes de la prison du Pré-Pigeon à Angers, entre le 6 avril et le 17 mai 1944, Yves Even a écrit ses pensées dans le livre Les fleurs du mal de Charles Baudelaire, qu’il lui était accordé d’avoir. Cet ouvrage fut remis au père d’Yves Even par Georges Bobin, à son retour de déportation. Aujourd’hui, sa sœur, Jeanne, le conserve précieusement. Elle peut y lire : « Je remercie Goudy pour l’amitié qu’il m’a témoignée ce qui a soulagé la torture de ce premier mois de réclusion. Mais hélas, ce soir, malgré mes appels, mon ami est resté muet. Pourrais-je savoir ce qu’il est devenu ? Je sens peser sur mon âme la solitude qui se fait de plus en plus lourde depuis le silence de mon camarade. Ô que la réclusion est inhumaine ! N’isolons personne. L’homme a besoin pour vivre de communier avec son semblable. L’amitié, c’est les trois-quarts du bonheur et sans elle, la vie est méprisable. Le 4.5.44 Y.E » ; « Il est plus difficile de vivre que de mourir mais la mort exige un effort de volonté que notre lâcheté se refuse de fournir. [Sans date] » ; « La liberté est après la santé le bien le plus précieux de l’homme et celui qui possède ces deux biens et qui en outre a le bonheur d’avoir un ami véritable, celui-là est un homme heureux – P.M.A. à Angers le 5.5.44 » ; « Plus l’homme est descendu bas, plus il s’accroche à la vie parce que ce n’est plus sa volonté qui est souveraine en lui. C’est son instinct de conservation qui le ravale au rang de bête. [Sans date] » ; « Le travail et les jouissances ne sont pour l’homme qu’un dérivatif à l’obsession continuelle de la mort. [Sans date] » ; « L’homme est un apprenti. La douleur est son maître. A. de M. [Sans date] » ; « Chaque être en naissant est condamné à mort. Qu’est-ce que la vie d’un homme par rapport au monde ? L’homme est un atome infiniment petit et tout à fait négligeable dans la composition de l’univers. Dieu existe-t-il ? Oui, Dieu existe. La preuve, c’est toi, c’est moi, non pas qui sommes dieux mais qui sommes en tant que machine humaine le plus bel exemple d’un miracle que la providence peut accomplir. Tout dans la nature, c’est-à-dire sur la terre, prouve l’existence de Dieu : une fleur, un fruit, un brin d’herbe est un miracle que l’homme ne sera jamais capable d’imiter. [Sans date] » ; L’homme possède sur les animaux une supériorité qui lui vient de son esprit et de sa volonté. Mais de cet esprit lui vient la souffrance morale dont les êtres inférieurs n’ont pas connaissance. Il serait donc juste et normal qu’après la mort l’homme ne soit pas voué au néant mais que son âme, au contraire, devrait lui survivre. [Sans date] ».
Sources

SOURCES : DAVCC, Caen, dossier 21P 448 113. – Arch. Dép. Maine-et-Loire, 181 J 50, 197 J 5, 303 W 286, 303 W 290, 303 W 291. – Arch. mun. Angers, 4 H 103, 1282 W 54. – Arch. famille Even. – Registre des inhumations des cimetières de l’Est à Angers. – Registre de la maison d’arrêt d’Angers (p. 90). – Livre d’or de la France combattante et résistante.

Bertrand Gogendeau

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