La maison de la Pépinière à Plouaret en 2010.
Les détenus furent regroupés dans le grenier.
Les allemands n’avaient rien inventé dans la maltraitance de l’être humain.
Depuis le mois d’octobre 1943, dans le secteur de Plouaret, la résistance était fortement implantée sous l’impulsion d’Yves Trédan originaire de Vieux-Marché (Côtes-du-Nord ; Côtes d’Armor), qui mis en place début 1944 une compagnie de Francs Tireurs et Partisans Français prenant le nom de "La Compagnie La Marseillaise". Devant la recrudescence des attentats contre les installations allemandes et les sabotages de la voie ferrée Paris - Brest, stratégique pour l’accès à la la grande base marine de Brest, le 23 avril 1944 l’armée allemande organisa une vaste opération de police sur les communes Plouaret, Trégrom et Vieux-Marché. Une centaine de personnes fut arrêtée dont sept résistants FTP qui furent jugés par un tribunal militaire allemand, condamnés à la peine de mort et fusillés le 6 mai 1944 à Ploufragan (Côtes-du-Nord ; Côtes d’Armor), mais également plusieurs réfractaires au STO arrêtés qui furent envoyés pour travailler en Allemagne. C’est à partir de cette époque que la répression s’accentua sur le secteur.
Les Allemands réquisitionnèrent une maison au bourg de Plouaret [actuellement rue de la Résistance], proche de la feldgendarmerie, cette maison appelée La Maison de la Pépinière fut occupée par des feldgendarmes de l’unité 59.997, arrivée le 12 août 1943, commandée par Mieth un des principaux tortionnaires, abattu le 17 juin1944 à Ploubezre puis par le lieutenant Rath. Il y eut jusqu’à 30 à 40 feldgendarmes à la Maison de la Pépinière, dont Hentz et Polt, deux autrichiens, Lulket Alfret ingénieur à Berlin, interprète, un des principaux tortionnaires, blessé le 17 juin 1944 à Ploubezre.
La maison de la Pépinière pris par la suite le nom de La Maison de la Torture compte tenu des méthodes qui y furent employées, elle fut occupée par des feldgendarmes et transformée en lieu de détention de Résistants mais également de personnes sans lien avec la Résistance s’étant trouvées au mauvais moment au mauvais endroit, il y fut pratiqué les méthodes de sévices les plus cruelles et bestiales. Les détenus étaient regroupés dans le grenier occupant dans une seule pièce tout l’étage, divisée en deux parties par l’escalier central d’accès, seuls de petits vasistas laissaient pénétrer la lumière, sans qu’il soit possible de voir vers l’extérieur, les conditions d’hygiène étaient déplorables, les détenus étaient empêchés d’aller aux toilettes. Il y eut jusqu’à une trentaine de détenus en même temps. Au premier étage se faisaient les interrogatoires avec toujours les mêmes questions posées : "qui est ton chef ?", "où sont les armes ?", "où ont lieu les parachutages ?"... le tout accompagné de coups, d’insultes, de chantage, d’humiliations et de maltraitances les plus diverses, les tortionnaires agissant souvent à plusieurs sous l’emprise de l’alcool. Lors de ces interrogatoires les personnes du voisinage entendaient les hurlements et les cris de douleurs des personnes interrogées. Ces tortionnaires agirent du début du mois d’avril à la fin du mois de juillet 1944.
Les familles devaient fournir la nourriture aux détenus par l’intermédiaire des restaurants Millour et Piriou du bourg de Plouaret ou bien apporter eux mêmes les repas sur place, sans possibilité d’avoir un contact avec les détenus. Des personnes arrêtées dans le secteur de Lannion étaient amenés à bord d’un camion à la Maison de La Pépinière pour y être interrogées, ce camion fut appelé par la population "Le camion de la rafle".
Dans le département on retrouve ce genre de maisons de l’horreur par exemple : à Saint-Brieuc au siège de la Gestapo dans une maison bourgeoise boulevard Lamartine, à Uzel-près-l’Oust dans une ancienne école publique, à Guingamp dans une maison bourgeoise boulevard de la Marne, au bourg de Bourbriac dans la maison d’un notaire et cela parmi les plus connues. Mais la maison de La Pépinière fut le seul endroit où l’on retrouva à proximité des cadavres de victimes.
Ce fut à partir du mois d’avril 1944 que beaucoup de personnes arrêtées pour diverses raisons vinrent de toute la région pour y être internées et interrogées.
Plusieurs tortionnaires y pratiquaient des méthodes de sévices les plus cruelles, que l’on retrouvent dans d’autres lieux, dans d’autres départements, donc apprises dans des écoles spécialisées dans ce domaine. Deux de ces tortionnaires se firent remarqués à La Pépinière par leurs cruautés : Lulket Alfret et Mieth.
Cinq résistants FTP trouvèrent la mort sous les coups et les sévices de ces tortionnaires à La Maison de La Pépinière de Plouaret : Yves Floury ; de Pontrieux (Côtes-du-Nord ; Côtes d’Armor) ; Pierre Quéniat et son frère Eugène Quéniat ; René Guillangart et Marcel Quéré, ces quatre derniers originaires de Trémel (Côtes-du-Nord ; Côtes d’Armor).
Deux résistants FTP furent martyrisés et disparurent, on ne retrouva jamais leurs dépouilles : Édouard Guéziec originaire de Trémel et René Le Peron originaire de Plounévez-Moëdec (Côtes-du-Nord ; Côtes d’Armor), ils furent considérés comme disparus.
Pierre Quéniat mourut sous les coups de ses tortionnaires le 27 juin 1944, son frère, également martyrisé succomba un peu plus tard.
Au matin du 24 juillet 1944, Marcel Quéré et René Guillangart furent conduits dans une prairie en contrebas de la maison de la Pépinière, Marcel Quéré seul en état de tenir debout portait son camarade René Guillangart, il fut contraint de creuser la fosse dans laquelle ils allaient être enterrés. Ils furent exécutés ensemble à la mitraillette alors que René Guillangart agonisait.
Le 31 juillet 1944, les corps de Marcel Quéré et René Guillangart furent découverts par un habitant de Plouaret dans un petit bois, en contrebas de La Pépinière, ils portaient de nombreuses marques de sévices.
Le même jour, alors que les Allemands étaient toujours présents à Plouaret, les résistants du secteur prirent le gros risque d’exhumer les corps et de les transporter pour les ensevelir à Trémel qui était encore aussi occupée par les Allemands. Avec la charrette de Mr Le Bras de Plouaret, accompagné des FTP et du curé de Trémel Mr Le Roy, les cercueils furent couverts de 81 gerbes au cours du trajet.
René Guillangart avait les doigts brisés ainsi qu’une cheville, les testicules enflées, ses reins n’étaient qu’une plaie tant il fut battu, les Allemands le pendirent dans le grenier de la maison de la Pépinière en présence de son camarade Marcel Quéré qui du rester près du corps de son camarade toute une journée. Marcel Quéré avait quant à lui les reins en sang et les testicules enflées.
Yves Floury fut assassiné à la fin du mois de juillet 1944, quelques jours avant que les Allemands quittent Plouaret. Dix jours après la Libération du secteur, le 17 août 1944, les corps de Pierre Quéniat, Eugène Quéniat et Yves Floury furent découverts, sommairement enterrés dans une prairie à proximité de La Pépinière, ils portaient de nombreuses marques de sévices.
Après avoir été internés à la Pépinière, dix résistants FTP furent jugés, condamnés à la peine de mort et fusillés, le 6 mai 1944 à Ploufragan (Côtes-du-Nord ; Côtes d’Armor), leurs dépouilles ne furent retrouvées que le 20 août 1944 à Plœuc-sur-Lié (Côtes-du-Nord ; Côtes d’Armor) : Eugène Daniel ; Arsène Faujouron ; Joseph Hénaff ; Émile Henry ; Charles Le Gallou ; Léon Le Guerson ; Auguste Le Pape ; Roger Madigou ; Pierre Menou et Auguste Pastol.
Après avoir été internés à la Pépinière, six résistants FTP furent jugés, condamnés à la peine de mort et exécutés, le 8 juin 1944 dans un lieu inconnu : François Boulard ; Roger Le Bervet ; Charles Le Bonniec ; Louis Le Goff ; Paul Le Goff et Guy Prudhomme, on ne retrouva jamais leurs dépouilles.
Après avoir été internés à la Pépinière, neuf résistants FTP furent assassinés dans divers endroits : Yves Caous de Ploubaznalec ; Jean Raoul de Pommerit-Jaudy ; Yves Le Berre de Lannion ; Albert Le Peru de Ploubezre ; Marcel Le Roux de Plouaret ; Jean Le Du ; Louis Le Maitre ; Jean Le Quéré et Armand Ollivier tous les quatre de Plounévez-Moëdec.
Après avoir été internés à la Pépinière, huit résistants furent envoyés en Allemagne : Marcel Hamonou [interné par la suite en Allemagne] de Plounévez Moëdec ; le docteur Ferdinand Huet [déporté par la suite en Allemagne] de Belle-Isle-en-Terre ; Auguste Boléat [déporté par la suite en Allemagne] de Plounévez-Moëdec ; Aimé Jegou [sur le chemin de l’Allemagne réussit à s’évader] de Loc-Envel ; la famille Augel, le père Lucien et ses deux fils Lucien et Robert de Loc-Envel [décédés tous les trois par la suite en déportation] ; Yves Le Mansec [décédé en déportation par la suite en Allemagne].
Mais de nombreux autres, résistants et civils, des dizaines y furent également internés et eurent la chance d’être relâchés. Cette liste étant très loin d’être complète.
Jean Fercoq de Plounévez-Moëdec ; Léon Ollivier de Pluzunet et son père ; Yves Le Belliguic de Louargat ; Louis Le Vaicher, Marcel Geffroy ces deux derniers de Belle-Isle-en-Terre ; Yves Le Morvan de Vieux-Marché...
Les feldgendarmes de Plouaret attaquèrent par surprise le maquis de Kerguiniou en Ploubezre, le 23 mai 1944, deux FTP, Yves Le Cudennec et Amédée Prigent furent tués, un troisième Yves Derriennic fut blessé, arrêté puis massacré le 11 juillet 1944 à Malaunay en Ploumagoar (Côtes-du-Nord ; Côtes d’Armor).
Par ailleurs, les felfgendarmes de Plouaret commirent plusieurs crimes dans la région, notamment Henri Berlin de Saint-Agathon ; Frédéric Chapuy de Lannion.
Les feldgendarmes de Plouaret vinrent à Louargat pour arrêter Armand Tilly à son domicile, l’opération échoua de justesse...
Marcel Hamonou , cultivateur, résistant FTP, originaire de Plounevez-Moëdec, raconte son passage à la maison de La Pépinière de Plouaret
"Marcel ne touches pas à ta peau meurtrie de peur qu’elle n’éclate comme une ampoule".
Arrivé à cet endroit, je fus placé dos au mur contre le pignon de la maison en plein soleil pendant environ deux heures et cela sous la garde d’une sentinelle. Après quoi, il me fut ordonné de pénétrer dans la maison et de monter au grenier où se situait la pièce servant de prison. L’un des soldats me dit : "Installez-vous sur ces vêtements posés à terre qui appartenaient à ceux qui ont été fusillés, votre tour viendra aussi". Plus tard j’appris que dix FTP avaient été transférés à Belle-Isle-en-Terre et à Saint-Brieuc pour y être jugés, ils furent condamnés à mort et fusillés à Ploufragan. C’est dans une des deux parties du grenier que je fus mis avec des camarades arrêtés la veille, soit : Yves Belliguic, Louis Le Vaicher, Marcel Geffroy, Yves Le Mansec et le docteur Ferdinand Huet, tous les cinq de Belle-Isle-en-Terre, ces deux derniers furent déportés, le jeune Yves Le Mansec ne reviendra pas de déportation. Dans l’autre partie du grenier, était installé celui qui fut considéré par nous tous comme un dénonciateur. Nous ne pouvions pas parler à cause de la présence du mouchard, plusieurs fois je dus mettre en garde mes camarades pour qu’ils ne parlent pas. Du 6 au 10 mai, nous restâmes dans ce grenier, six d’un côté et un de l’autre. C’est par l’intermédiaire de la serveuse du restaurant Piriou que nous parvinrent les repas que nos familles durent payer. Au cours de la distribution d’un de ces repas, la serveuse du restaurant me dit en breton : "Tiens bon, Marcel, ils n’ont rien trouvé", ce qui fut pour moi un grand soulagement. En effet, je possédais une liste d’une vingtaine de noms cachés à mon domicile, c’est ma sœur qui a remis cette liste à un agent de liaison du nom d’Alexandre venu récupérer le document compromettant. D’autre part, une mitraillette était aussi cachée, c’est mon frère qui à la barbe des Allemands l’a dissimulée dans une charretée de fumier, l’a transportée dans un champ en cours de labour, puis a réussi à la faire disparaître en faisant semblant de travailler la terre, l’enfouissant sous celle-ci. Sur moi, j’avais un autre petit papier avec des noms que je réussis à avaler discrètement. Le lundi 10 mai, dans la soirée, deux soldats allemands entrèrent dans le grenier, tout le monde se leva comme nous fumes obligés de le faire à chaque fois qu’un Allemand entrait dans ce grenier. Les deux soldats me donnèrent l’ordre de les suivre. Je descendis avec eux d’un étage, on me fit entrer par une porte sur laquelle était écrit Mettei, je me suis retrouvé dans une pièce dans laquelle il y avait un lit, une cheminée remplie de bouteilles de cognac. Au sol, des taches noirâtres de sang coagulé. J’étais dans la chambre du capitaine, cette chambre servait de salle de torture. J’étais debout, entouré de quatre ou cinq Allemands, en face de moi il y avait Mettei, qui était visiblement ivre, buvant au goulot du cognac, je su par la suite qu’il revenait de Bégard où il avait une maîtresse, celle-ci avait été ce jour-là inquiétée par des Résistants. Voulait-il se venger ? Toujours est-il que pour moi commença l’interrogatoire, toujours les mêmes questions répétées sans cesse : "Qui est le chef ?", "Combien êtes vous dans le groupe ?", "D’où proviennent les armes ?", "Où ont lieu les parachutages ?", "Que fais-tu la journée ?", je leur ai répondu : "Je travaille la terre", "Que faisais-tu la nuit du 5 au 6 ?", à cette question il me fut facile de lui dire que je dormais puisque à 4h45 ils sont venus me sortir de mon lit. Devant mon refus de répondre aux questions, on me passa les menottes aux poignets, l’interprète allemand se trouvant dans la pièce ordonna que l’on me mette des menottes plus solides, me jugeant costaud. On m’obligea à me baisser afin de faire passer mes coudes entre mes deux genoux écartés, puis ils me passèrent un bâton par les creux des coudes et des genoux, m’obligeant à tomber à terre, complètement immobilisé, la peau tendue par l’effort et la douleur. C’est alors qu’ils s’acharnèrent sur moi à coups de nerfs de bœuf, me retournant de temps en temps. À un moment, Mettei me sauta sur l’estomac à pieds joints. Cette séance de torture dura plus d’une heure entrecoupée toutes les 5 minutes environ par les mêmes questions. Ils me tapèrent à tour de rôle. Mettei participa autant que les autres, mais c’est Alfret le tortionnaire qui fut le plus bestial, c’est lui qui mit le plus d’énergie dans les coups. Comble de raffinement dans la torture, un tortionnaire me tint l’avant-bras posé sur une table, il m’obligea à serrer le poing, un autre tortionnaire à l’aide d’un marteau me donna un violent coup de marteau sur l’os de l’index au niveau du poing déplaçant du même coup cet os, ce fut une douleur épouvantable. Alors que la porte fut entrouverte, j’entendis quelqu’un dire dans le couloir à Mettei : "Surtout, ne lui dites pas que c’est moi", j’ai pu identifier avec certitude la voix de l’individu. Je n’ai pas lâché un nom, je me fus engagé auprès de mes camarades du groupe à ne dénoncer personne, plutôt crever que de parler. La séance de torture terminée, je fus reconduit au grenier avec mes camarades, mes reins, mon dos, mes cuisses, mes bras furent de la couleur d’un foie de veau virant parfois au noir, toutes mes chairs étaient meurtries, je souffrais énormément, je ne pu m’asseoir ou m’allonger, ce fut une souffrance permanente. Le Docteur Ferdinand Huet me conseilla de ne pas toucher ma peau meurtrie, de peur qu’elle éclata comme une ampoule et qu’elle ne s’infecta par la suite. Ces séances de torture furent répétées pendant 3 à 4 jours avec la même intensité. Il me fallu par la suite 6 mois pour pouvoir à nouveau m’asseoir normalement sur une chaise tant les chairs furent meurtries. Nous avions droit à une sortie tous les jours, pour nos besoins personnels. Alors, nous nous organisâmes pour évacuer nos urines à l’aide d’une boite de conserve trouvée sur place, dont nous jetâmes le contenu par le vasistas situé sur la toiture. Les Allemands s’en aperçurent, les coups alors redoublèrent. Lors d’une sortie qui nous fut accordée chaque jour, un soldat allemand me dit : "Pourquoi êtes-vous ici ?", je lui ai répondu : "Je sais pas", il me dit à son tour : "C’est une lettre de dénonciation", sans que je puisse en savoir davantage. L’un des tortionnaires de la maison de La Pépinière de Plouaret figurait dans les sept Allemands tués le 17 juin 1944 à La Lande en Ploubezre au cours d’une embuscade tendue par un groupe de cinq FTP commandé par Corentin André le capitaine Maurice, groupe composé de Franz Petrei déserteur Autrichien enrôlé de force dans l’armée allemande, Jacques Guennec, Jean Quéré originaire de Ploubezre et servant de guide et Jean Le Bihan.

Édouard Rot, coiffeur, demeurant à Plouaret, témoigne sur les exactions allemandes à la maison de la Pépinière à Plouaret
"Faujouron qui descendit l’œil droit sorti de l’orbite et l’œil gauche complètement fermé"
Je soussigné Edouard Rot coiffeur à Plouaret, avoir été arrêté par les Allemands le dimanche 23 avril 1944 à 7 heures du matin. J’ai été interné à la Feldgendarmerie où peu de temps après sont arrivés six patriotes : Le Pape, Faujouron, Henaff, Guerson, Daniel, Pastol. Les feldgendarmes ont fait monter Le Pape ; nous avons entendu des coups et les hurlements du jeune homme, il fut ensuite jeté du haut de l’escalier les mains liées derrière le dos. En breton il me dit qu’il avait reçu des coups de cravache et de pied dans toutes les parties du corps. Les liens des poignets étaient serrés jusqu’au sang. Le sergent-bourreau Alfret devant nous, au rez-de-chaussée, lui a tordu les oreilles jusqu’à ce que le sang coule. Le Pape hurlait d’une façon affreuse ; et pendant ce temps six Allemands avaient leurs mitraillettes braquées sur nous.
Après Le Pape ce fut le tour de Faujouron qui descendit l’œil droit sorti de l’orbite et le gauche complètement fermé, les dents brisées et le nez écrasé. Ensuite vint le tour de Daniel, il fut aussi battu de toutes les manières mais il avait le visage intact ; ce que voyant, le sergent Alfret, en bas, devant nous, lui fit tirer ses sabots à coups de bottes dans les chevilles, il lui écrasa à coups de talons les doigts de pieds et la tête renversée il lui martela le visage d’une vingtaine de coups de poings, lui prit les cheveux, lui fracassa le nez et les dents sur le mur. Le petit Henaff, 17 ans, monta aussi, et étant tellement battu, nous dit en breton, avoir avoué des choses qu’il n’avait jamais faites. Les autres subirent le même sort (et tous les jours). On les fit manger vers 2 heures et on leur enleva leurs liens chacun leur tour, le sergent venait remettre les liens et les resserrait jusqu’au sang. Ces jeunes gens disaient qu’ils préféraient se passer de manger plutôt que de recommencer à leur tirer les liens et les remettre ainsi.
A Plouaret le 27/9/1944.


Yves Le Morvan, cultivateur, originaire de Vieux-Marché, témoigne sur les exactions allemandes à la maison de la Pépinière à Plouaret
"je fus tapé avec le nerf de bœuf pendant environ 45 minutes"
J’avais 19 ans et ne faisais pas partie de la Résistance, vers le 22 juillet 1944, dans l’après-midi, je fus arrêté alors que j’étais occupé à couper de l’herbe pour les bêtes dans une prairie. Je fut amené dans le grenier de La Pépinière où se trouvait déjà environ une trentaine de prisonniers répartis en deux groupes de chaque côté de l’escalier, c’était tous des hommes jeunes. Nous avions très peu de place et la plupart du temps nous restions debout, ne pouvant parler entre nous, car surveillés par des gardiens. C’est dans ces conditions que je passais ma première nuit de détenu. Le lendemain, dans l’après-midi, un soldat allemand m’ordonna de le suivre, je fus embarqué dans un camion qui m’amena chez mes parents. Les Allemands fouillèrent la maison, sans résultat, et pour cause puisque personne à la maison ne faisait de la Résistance. Je fut autorisé à descendre du camion mais je ne pu rentrer chez moi.
Ma sœur, très malade à l’époque, vint m’embrasser, les Allemands l’empêchèrent en lui disant : « On n’embrasse pas un terroriste ». Puis ce fut le retour à Plouaret, à la feldgendarmerie, située dans l’actuelle rue de la gare, non loin de la Pépinière. Vers 16 heures, je fus introduis dans une baraque derrière la feldgendarmerie. Je me trouvais en face du sinistre Alfret le tortionnaire, assis au coin d’une table qui portait son bras en écharpe, conséquence sans doute de l’attaque du camion à la Lande près de Kerauzern en Ploubezre quelques jours auparavant. À ses côtés se tint un homme trapu en bras de chemise tenant un nerf de bœuf à la main. Ils m’obligèrent à joindre mes mains, qui furent liées par une espèce de ceinture en cuir. Puis mes tortionnaires m’obligèrent à me baisser afin de faire passer mes coudes entre mes deux genoux, puis ils me passèrent un bâton par les creux des coudes et des genoux, m’obligeant à tomber à terre, j’étais complètement immobilisé, la peau tendue par l’effort et la douleur. Je fus tapé avec le nerf de bœuf pendant environ 45 minutes, la séance de coups fut interrompue de temps en temps pour me poser des questions. Toujours les mêmes questions revenant : « Qui est le Chef ? », « Combien êtes vous dans le groupe ? », « D’où proviennent les armes ? », « Où ont lieu les parachutages ? »... ne pouvant y répondre, ils redoublèrent les coups. À la fin de cette séance de coups, j’eus le corps tout meurtri, mes côtes, mes cuisses, mes fesses, mes bras, tout mon corps fut douloureux de toute part, je ne pus plus m’asseoir. Ensuite, je fus envoyé dans une crèche à cochons non loin de là, où je retrouvais d’autres camarades, nous étions cinq ou six dans l’obscurité. Il y avait un homme grand de Pluzunet, Ollivier, il était un grand blessé de la guerre de 14/18, borgne et avec une jambe raide, son fils Léon était avec lui. C’est la serveuse du restaurant Millour qui nous apportait les repas, payés par nos familles. Elle a pu me dire en breton par la toute petite lucarne de la crèche : « Toi, tu vas être libéré tout à l’heure, ainsi que trois ou quatre autres dont je ne me souviens plus des noms ». En effet, les Allemands m’ont annoncé peu de temps après ma libération, mais que tous les soirs ils passeront à 21 heures pour voir si je suis bien à la maison. Ils ne sont jamais venus. Avant d’être libéré, les Allemands m’ont demandé de leur ramener le lendemain un pain de 5 livres. C’est ma mère qui est venu l’apporter, de crainte qu’ils m’arrêtent à nouveau. Ils devaient avoir des difficultés à se ravitailler. J’ai su durant mon séjour que René Péron de Plounévez-Moëdec avait été jeté dans un camion avec une pelle et une pioche. Il ne fut jamais retrouvé. Ce que je vécus, jamais je ne pourrai l’oublier et encore moins le pardonner".

Le 17 juin 1944, plusieurs de ces tortionnaires expièrent leurs crimes lors de l’attaque d’un convoi composé de plusieurs automobiles et motocycles allant en direction de Lannion, convoi qui subit une embuscade tendue par un groupe de cinq FTP à La Lande en Ploubezre, cette embuscade fit sept morts dont le tortionnaire Mieth et une dizaine blessés du côté allemand, aucun du côté des Résistants. Dans les jours qui suivirent l’on vit au bourg de Plouaret l’un des tortionnaire Lulket Alfret le bras en écharpe.
Huit jours avant la Libération du secteur, le 29 juillet 1944, les Allemands de La Pépinière quittèrent Plouaret pour Guingamp, ils ne furent jamais inquiétés pour leurs crimes.
Cette maison de La Pépinière laissa de profondes traces dans la mémoire collective, de nombreuses années après, le simple fait d’en parler aux anciens ayant vécus cette période faisait ressortir en eux beaucoup d’émotion.
En 2021, aucun lieu de mémoire ne marque l’endroit, mais un projet à l’initiative du Comité de l’ANACR de Lannion a été approuvé par le conseil municipal de Plouaret.
Liste des victimes des exactions commises à la maison de la Pépinière :
FLOURY Yves
GUEZIEC Edouard
GUILLANGART René
LE PERON René
QUENIAT Eugène
QUENIAT Pierre
QUÉRÉ Marcel
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Site des Lieux de Mémoire du Comité pour l’Étude de la Résistance Populaire dans les Côtes-du-Nord
Sources

SOURCES : Archives Départementales des Côtes d’Armor ; Archives du comité de L’ANACR de Lannion ; témoignages de Marcel Hamonou, d’Yves Le Morvan, Marie Le Morvan sœur d’Eugène Daniel, Agnès Meudec sœur d’Auguste Le Pape, Thérèse Le Quéré sœur d’Yves Trédan recueillis par Serge Tilly.

Alain Prigent, Serge Tilly

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