Article publié dans la revue Le Picton, Culture et Patrimoine en Poitou et Charentes, n° 261, mai-juin 2020, Dossier 1940-1944, ENTRER EN RÉSISTANCE, pp. 50-53.

En application de l’armistice du 22 juin 1940, l’Allemagne occupe les deux tiers du territoire dont la majeure partie du Poitou-Charentes. Une mince bande orientale, de l’est de la Vienne à la Charente limousine, est rattachée à la zone dite libre, laquelle est envahie le 11 novembre 1942.
La guerre se prolongeant, la Résistance se développe avec deux seuils quantitatifs, l’été 1941 et l’été 1944. La répression ne cesse de se radicaliser, dirigée par la Wehrmacht, puis par les SS. Elle comporte un volet judiciaire, exercé par les tribunaux militaires des Feldkommandanturen installées dans les chefs-lieux de département. Le Code des otages (1941-1943) permet d’exécuter des prisonniers en représailles aux attentats contre l’armée allemande. Ces exécutions ne sont qu’un volet de la répression, l’autre étant la déportation dans les prisons et les camps de concentration du Reich. À cette répression codifiée s’ajoute, surtout en 1944, une répression extrajudiciaire – les exécutions sommaires de maquisards capturés, non protégés par les conventions internationales – et des représailles contre les civils.
L’armée allemande, la police dépendant de la SS (Sipo-SD, communément appelée la Gestapo), reçoivent le soutien de la police (notamment de la SAP de Poitiers) et de la gendarmerie françaises, et, à partir de 1943 de la Milice sans compter les officines collaborationnistes (PPF, RNP…). Les délateurs sont innombrables.


La répression « légale »
Cette répression reste - relativement - modérée jusqu’en juin 1941. Jusqu’au printemps 1941, sur les 50 fusillés après condamnations à mort en France occupée, 3 sont passés par les armes en Poitou-Charentes, tous à La Rochelle, parmi lesquels le jeune Pierre Roche, condamné pour avoir sectionné un câble téléphonique, et fusillé le 7 septembre 1940.
La répression légale s’intensifie à partir de l’été 1941 et ne cesse d’augmenter jusqu’à la fin de l’Occupation. L’invasion de l’Union soviétique et le déclenchement de la lutte armée par les communistes constituent un tournant. Aux attentats, les Allemands ripostent par des fusillades massives d’otages et la multiplication des condamnations à mort. En Poitou-Charentes, on recense 4 fusillés à l’automne 1941, 37 en 1942, 54 en 1943 et 86 de janvier à août 1944, soit un total de 181 dont 60% furent arrêtés par des Français
La région reste peu concernée par les fusillades d’otages. Trois otages sont fusillés à Biard le 7 mars 1942 ; 6 le 30 avril 1942, tous des militants communistes dont deux d’origine juive : pour les nazis, l’ennemi principal (fantasmé) est le judéobolchevisme.
Les fusillés en Poitou-Charentes sont majoritairement condamnés pour résistance mais certains pour détention d’armes.
Les résistants sont à 55% des membres d’organisations créées et dirigées par les communistes, l’Organisation spéciale (OS, notamment les Thouarsais de l’OS 680) et les Francs-Tireurs et Partisans (FTP). L’Armée secrète (AS) d’obédience gaulliste fournit le second contingent le plus important.
Ils sont principalement d’origine populaire : artisans (28%), ouvriers (23%), employés (18%) ; les cultivateurs et ouvriers agricoles (19%) sont fortement sous-représentés parmi les victimes de la répression « légale », mais beaucoup plus nombreux parmi les victimes de la répression extrajudiciaire en 1944.
Enfin, ils sont jeunes (l’âge moyen est de 28 ans) et la moyenne d’âge diminue, de 32 ans en 1942 à 26 ans en 1944, en raison de l’engagement de nombreux réfractaires au STO (classes 1920 à 1922) dans la Résistance.
Les lieux d’exécutions des condamnés et des otages sont situés à la périphérie des villes, à l’abri des regards. Le principal est le champ de tir de la butte de Biard à l’ouest de Poitiers (130 fusillés). Les autres sont situés à Angoulême, au camp des Trois chênes (12 fusillés) et dans le camp de La Braconne, commune de Brie (16 fusillés après condamnations et deux exécutés sommaires) ; à La Rochelle Chef-de-Baie (12 fusillés), au Polygone de la Marine à Rochefort-sur-Mer (8 fusillés) ; à Chizon de Sainte-Pezenne au nord de Niort (5 fusillés après condamnations en 1942-1943 et quatre résistants exécutés sommairement en 1944).
De nombreux résistants de la région sont exécutés ailleurs en France ou en Allemagne. Parmi ces derniers, on retiendra notamment Henri Barthélémy, conseiller municipal communiste de Thouars, fusillé à Châteaubriant (Loire-Inférieure) avec 26 autres otages le 22 octobre 1941. Quant aux résistants du réseau Renard (Poitiers), ils furent en majorité guillotinés après condamnation le 3 décembre à Wolfenbüttel (Allemagne).


La répression extrajudiciaire
La situation évolue à l’hiver 42 - 43. L’occupation de la zone libre en novembre 1942 fait passer l’est du département de la Vienne et de la Charente sous occupation directe de l’Allemagne. Ces zones plus favorables géographiquement aux maquis (Charente limousine, confins viennois de la Haute-Vienne) voient se développer à partir de la fin 1943 des maquis regroupant beaucoup de réfractaires du STO.
La répression provoquée par les dénonciations, le travail des services de renseignements de Vichy (SAP de Poitiers du commissaire Rousselet) et le SIPO-SD augmente en intensité de la fin 1943 à la mi-août 1944. En effet, alors que la France redevient un théâtre d’opération et que la Résistance intensifie son action, des instructions sont données par le maréchal Hugo Sperrle (ordonnance promulguée le 12 février 1944) pour la combattre sans tenir compte des limites fixées par les conventions internationales, comme en URSS et dans les Balkans depuis 1941. « En cas d’attaque “terroriste”, la troupe était tenue de répliquer tout de suite en ouvrant le feu. Si des civils innocents étaient malencontreusement touchés, c’était regrettable, mais la responsabilité en incombait exclusivement aux terroristes. Les maisons qui avaient abrité les partisans devaient être incendiées. » [Peter Lieb, Répression et massacres. L’occupant allemand face à la Résistance française, 1943-1944 op. cit.].
Plusieurs maquis sont démantelés fin 1943 et au premier semestre 1944. L’épisode le plus connu est celui du maquis de Négret en Charente (maquis Bir Hacheim) : le matin du 22 mars 1944, les troupes de la Wehrmacht accompagnées de la SAP de Poitiers encerclent la grange d’Andourchapt, à Saint-Laurent-de-Céris (Charente). Il y a deux morts dans l’attaque et les maquisards capturés sont transportés à la prison de la Pierre Levée à Poitiers.
Après le 6 juin 1944, les maquis se renforcent considérablement, avec un afflux de jeunes (d’où des problèmes d’armement et d’encadrement). Des parachutages d’armes sont alors effectués, souvent repérés par les services allemands. A partir de la mi-juin, les maquis, dans le cadre de l’application des plans Vert (coupure des axes ferroviaires) et Violet (sabotage des lignes électriques de communication), entament une vaste campagne de sabotages, d’attentats et d’embuscades. La circulation sur les routes devient rapidement difficile pour les troupes allemandes. Cette montée en puissance des maquis, et l’accroissement de l’insécurité amènent l’armée allemande à organiser des opérations de répression, principalement sur les grands axes routiers et les voies ferrées stratégiques. Dans la région un rôle clé est joué par la Section rapide 608, issue du bataillon de réserve de la 17ème division SS Götz Von Berlichingen.
Parmi toute la série des opérations de répression menées (Vaugeton, Verrières, Lussac-les-Châteaux, Maine-de-Boixe, Saint-Simon-de-Bordes…) un exemple est représentatif : la colonne de répression qui sillonne d’abord le nord Charente du 26 juillet au 2 août. Quittant Ruffec le 27 juillet, elle mène le combat contre la Résistance à Ambernac (maquis Foch), Confolens, Chirac, Exideuil et Chabanais où une véritable bataille se déroule avec les FTP du maquis Bernard. La colonne poursuit son action les 3 et 4 août dans le sud de la Vienne procédant à des exactions, exécutions sommaires et massacres entre Charroux, Le Vigeant (où eut lieu le principal massacre que le département de la Vienne ait connu pendant la guerre, avec 42 victimes), Persac, puis au sud de Lussac-les-Châteaux. Le 5 août, la colonne allemande tente autour de Lussac-les-Châteaux d’éliminer les maquis locaux du groupe Le Chouan qui parviennent en combattant à échapper à l’encerclement. Le total des victimes de la colonne est considérable : 22 civils et 30 résistants en divers lieux dans l’est de la Vienne, 17 résistants et 9 civils massacrés en Charente.
Les parachutistes alliés capturés ne sont pas épargnés. En application de l’ordre « Kommando » d’Hitler (octobre 1942) et en violation des conventions internationales, 30 SAS britanniques et un pilote américain sont exécutés à Rom (Deux-Sèvres) le 7 juillet 1944.
A la mi-août 1944, la situation militaire de l’armée allemande sur le front de l’ouest se dégrade brutalement. Le 19 août un ordre de repli général est donné aux unités allemandes stationnées dans le sud-ouest. Le passage par le seuil du Poitou devient un enjeu stratégique essentiel. L’impossibilité de remonter par le Limousin (du fait de la Libération de Limoges) et par la RN 10 vers Tours (du fait de l’avancée des troupes anglo-américaines), contraint les unités allemandes à marcher vers le nord-est de la Vienne et le sud de l’Indre-et-Loire, utilisant les axes secondaires, et circulant jour et nuit pour échapper aux attaques de l’aviation alliée et au harcèlement des FFI. De nombreux combats ont lieu pour le contrôle du passage sur les rivières Charente, Vienne, Gartempe et Creuse. Face à ce harcèlement, les colonnes allemandes multiplient jusqu’au 5 septembre les exactions (incendies de fermes, pillages, viols, vols de moyens de déplacements…) et les massacres de civils en groupe (représailles) ou isolés au hasard des rencontres. Le nombre de ces civils mal répertorié à l’époque (ils ne sont pas considérés comme résistants) reste à établir. Mais le point important est que ce nombre excède souvent et pour la première fois le nombre des résistants tués. Il en est ainsi dans le département de la Vienne, mais aussi en Indre-et-Loire où le massacre de Maillé, le 25 août, fait 125 victimes.
Dernier exemple de cette répression finale et de ses conséquences pour les civils : les représailles exercées à Montravers et Cerizay (Deux-Sèvres) du 22 au 25 août 1944. Les troupes allemandes, en retraite depuis la côte atlantique, procèdent à un bombardement (172 maisons endommagées dont 104 totalement détruites, 664 habitants sans abri) et des exécutions qui font au total quatorze victimes dont douze civils.
La répression extrajudiciaire à l’encontre de résistants arrêtés dans la région s’exerce aussi loin du Poitou. Devant l’avance alliée, les 107 membres du réseau Alliance détenus à Schirmeck sont, sur ordre du haut-commandement allemand, transférés au camp du Struthof, et, dans la nuit du 1er au 2 septembre 1944, abattus d’une balle dans la nuque, leurs corps incinérés dans le crématoire du camp. Parmi eux, Edith Augustin de Poitiers, le pasteur de Mougon Yann Roulet et Léonce Vieljeux, maire de La Rochelle.
Parmi ces victimes de la répression extrajudiciaire, on relève 21 femmes, dont quatre résistantes parmi lesquelles Ézilda Barreau, morte sous la torture à la prison de la Pierre Levée le 1er juin 1944.


Conclusion
Dans les cinq départements de la région, aux 181 condamnés et otages s’ajoutent 203 résistants exécutés sommairement et 192 civils massacrés, respectivement 188 et 179 en 1944, pour la plupart durant les trois mois qui suivirent le débarquement. A ce total de 576 victimes de la répression par fusillades stricto sensu, il convient d’ajouter les 231 résistants morts en action.
Héros et martyrs honorés à la Libération lors de leurs obsèques et par de multiples plaques et monuments les fusillés sont relégués au second plan lorsque les régimes mémoriels successifs se recentrent sur les déportations symbolisées par Buchenwald puis Auschwitz.
« L’avenir nous redonnera la place qui nous convient » écrivait pourtant Georges Pitard fusillé au Mont-Valérien le 20 septembre 1941. Tel est bien l’un des objectifs du Maitron des Fusillés.
Sources

Ouvrages généraux sur la Résistance et la répression par fusillades
F. Marcot (dir.), Dictionnaire historique de la Résistance, Paris, Robert Laffont, 2006.
Jean-Pierre Besse, Thomas Pouty, Les fusillés, Répression et exécutions pendant l’Occupation (1940-1944), Paris, Les Éditions de l’Atelier, 2006.
Ahlrich Meyer, L’Occupation allemande en France, 1940-1944, Toulouse, Éditions Privat, 2002.
Peter Lieb, Répression et massacres. L’occupant allemand face à la Résistance française, 1943-1944, in Gaël Eismann et Stefan Martens, (dir), Occupation et répression militaire allemande, 1939-1945, la politique de maintien de l’ordre en Europe occupée, Paris, Éditions Autrement-Institut historique allemand, 2007, pp. 169-185.
Gaël Eismann, Hôtel Majestic, Ordre et sécurité en France occupée(1940-1944), Paris, Tallandier, 2010.
Sitographie
Le Maitron, Dictionnaire biographique des fusillés, guillotinés, exécutés, massacrés (1940-1944)
Musée de la Résistance en ligne (1940-1945)
VRID MEMORIALVIENNE RÉSISTANCE INTERNEMENT DÉPORTATION

Dominique Tantin, Michel Thébault

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