Coiffeur à Aubin (Aveyron) ; Franc garde de la Milice d’Aubin puis de Montpellier (Hérault) ; agent double ; arrêté et torturé par la Milice comme « traitre » et exécuté par balle le 18 août 1944 à Saint-Jean-de-Védas (Hérault)

Robert Adrien avait environ trente-cinq ans en 1944. Il résidait à Aubin, une importante localité industrielle de bassin houiller de Decazeville, dont il était originaire (?). Il était marié et père de deux enfants. Affilié à la Milice de son département, il avait intégré la Franc garde. Adrien Robert était membre du 2e service — chargé du renseignement — de la Milice départementale. La mère d’Adrien Robert tenait un café à Augas, un hameau de la commune d’Aubin situé à 1500 m de l’agglomération d’Aubin. En 1944, il faisait du marché noir. Il expliqua que c’était pour avoir une « couverture » dans le cas où la gendarmerie l’appréhenderait pour ce trafic qu’il qu’Adrien Robert l’aurait incité à le faire. Robert aurait demandé à Santamaria de l’accompagner dans une « expédition » et d’arrêter des paysans, ce qu’il aurait refusé. Il prétendit s’être tenu à l’écart de Robert et pratiquer à nouveau le marché noir. Mais la suite des événements montre qu’il continua d’être un milicien actif.
Dans sa majorité, bien que mobilisée dans son département juste après le 6 juin, la Franc garde rouergate fut, en pratique, réduite à l’impuissance du fait de l’activité de la Résistance et des maquis qui, avant le débarquement de Normandie, avaient exécuté nombre de ses cadres, intimidant les autres et les réduisant à l’impuissance. Une bonne partie des francs-gardes aveyronnais allèrent plus tard grossir la Milice de l’Hérault à la caserne de Lauwe de Montpellier où sa branche armée était mobilisée depuis le débarquement. Robert entra à la caserne de Lauwe vers le 1er juillet 1944.
Trois jours plus tard, un autre milicien aveyronnais replié à Montpellier, Balthasar Santamaria, lui aussi agent du 2e service et domicilié à Aubin, arrivé dans le chef-lieu de l’Hérault quelques jours après les autres franc-gardes de l’Aveyron,, a accusé Robert d’être en quelque sorte un agent double qui avait des accointances avec la résistance, en particulier les guérilleros de l’Agrupación de guerrilleros españoles (AGE) implantés dans le bassin houiller de Decazeville, en particulier à Aubin.
Santamaria était un Espagnol naturalisé par option à sa majorité. En 1917, ses parents, Baltasar, charbonnier âgé de trente-six et sa mère Secunda Checa [« Segunda Chica », d’après l’acte de naissance de son fils, habitaient Béziers (Hérault). Mais « Checa », patronyme décliné devant le commissaire Robert Jovin de Montpellier qui interrogeait Balthazar le 30 août 1944, ainsi que « Segunda », prénom, semblent être les orthographes correctes]. La famille s’était installée plus tard à Aubin, dans le hameau d’Augas. Elle résidait à Aubin dès 1936 puisque sa famille figure sur l’état du dénombrement de la population d’Aubin (recensement de 1936). N’ayant qu’un seul prénom déclaré sur l’acte de naissance, il se faisait appeler « Modeste », second hypothétique prénom usuel. Mineur de charbon à Aubin, il avait été intégré dans les armées au titre de la classe 1939 à laquelle il avait été rattaché et avait sans doute participé à la première phase de la Deuxième Guerre mondiale (1939-1940). Marié le 17 septembre 1940 à Aubin avec Madeleine Reixach, il était père de trois enfants. Santamaria était devenu l’un des familiers de Robert qui l’aurait incité à adhérer le 15 avril 1944 à la section de Rodez (Aveyron) de la Milice et à intégrer la Franc-garde. En 1944, il faisait du marché noir. Il expliqua au commissaire qui l’interrogeait le 29 août 1944 que c’était pour avoir une « couverture » dans le cas où la gendarmerie l’appréhenderait pour ce trafic et qu’Adrien Robert l’aurait incité à le faire. Robert aurait demandé à Santamaria de l’accompagner dans une « expédition » et d’arrêter des paysans, ce qu’il aurait refusé. Il prétendit s’être tenu à l’écart de Robert et de pratiquer à nouveau le marché noir. Mais la suite des événements montre qu’il continua d’être un milicien actif.
Balthazar Santamaria fut à l’origine de l’arrestation, puis des tortures et, enfin, de l’exécution de d’Adrien Robert par un peloton de miliciens cantonnés à la caserne de Lauwe de Montpellier.
Santamaria accusa Robert de double jeu. Complice de la Résistance, Robert aurait selon lui, fait tuer par les maquisards Alfred Bachellerie, photographe, place Jean-Jaurès à Aubin et assureur à la compagnie Le Soleil à Aubin, avec des bureaux de l’autre côté de la place Jean-Jaurès. Bachellerie, ancien combattant de la Première Guerre mondiale, était devenu le chef cantonal (chef de centre pour tout le bassin houiller) de la Milice d’Aubin (commune chef-lieu de canton). Trois guérilleros de l’AGE avaient participé, le 25 février 1944, à l’exécution de Bachellerie à Aubin. Ce dernier fut grièvement blessé par la salve de pistolet mitrailleur (on releva l’impact de onze balles sur son corps) tirée à travers la porte vitrée de son bureau d’assureur. Sa secrétaire, Mlle Boyer, membre du PPF, fut blessée au pied. Le tireur était Eduardo Castro alias « el Sevilla », un des cadres de l’AGE de l’Aveyron. Un second homme, Amadeo López Herranz était à proximité afin de parer à un éventuel tir de Bachellerie. Le troisième, Gonzalez Cruz alias « el Chillón », était posté place Jean-Jaurès afin de parer à un imprévu. Bachellerie, transporté à l’hôpital Tinel de Decazeville, y expira le 27 février. Ses obsèques eurent lieu le 1er mars.
Le 5 mai 1944, sur la route de Viviez, des inconnus, en fait des résistants (soit de l’AGE, soit encore des FTPF fort actifs dans la bassin de Decazeville) ont tiré une rafale de pistolet-mitrailleur sur le nouveau chef local de la Milice Littre-Froment (qui fut blessé au bras gauche) et sa femme. La vitrine du magasin de l’Épargne dont il était le gérant, fut brisée. Santamaria expliqua à ses camarades miliciens de Montpellier puis au commissaire Robert Jovin qui l’interrogea le 29 août 1944 à Montpellier, une semaine après la Libération de cette ville, que c’était Adrien Robert qui avait suscité cette attaque « contre des villageois » d’Augas, le 5 mai 1944. Il le considérait aussi coupable de « trafiquer » avec « le » maquis. Le 6 mai (d’après les Arch. dép. de l’Aveyron citées en référence par Jean Costumero — op. cit., 2011, p. 285 — et non le 5, comme il l’a déclaré au commissaire qui l’interrogeait à Montpellier le 29 août 1944 : cf. Arch. dép. Hérault, 59 W 82) il fut grièvement blessé au ventre. Ses deux comparses, Stéphan (sic) Miras (d’Aubin, de la Franc-garde, mourut le 7 mai à l’hôpital de Decazeville) et Erman (sic) Picard, du Gua (Aubin), leur compagnon « occasionnel » furent aussi blessés. Les rafales de mitraillette avaient été tirées depuis une camionnette occupée par trois hommes. Santamaria prétendit que c’était Adrien Robert qui avait dénoncé ces villageois bien « particuliers », cependant. Il expliqua aux enquêteurs qui traitaient le dossier de l’exécution de Robert le 18 août 1944 à Saint-Jean-de-Védas que c’était ce dernier qui l’avait blessé au ventre en tirant avec son revolver. Cette accusation signifiait que Robert se serait attaqué aux miliciens en compagnie des maquisards. Robert prétendit que sa femme fut enlevée par des réisitants et qu’il dut confier la garde de son fils à des voisins.
Il expliqua aussi qu’il savait que Robert avait livré des habitants de son village à la « Gestapo », confirmant ainsi le double jeu qu’il jouait entre le maquis, la Milice et les Allemands. Blessé lors de cette fusillade, Santamaria fut soigné à l’hôpital Tinel de Decazeville et, convalescent, demeura inactif pratiquement jusqu’au départ des francs gardes aveyronnais à Montpellier. Mais auparavant il s’empressa d’aller à Rodez dénoncer ce qu’il estimait être le « double jeu » de Robert. Ayant appris que la Milice aveyronnaise s’était entre temps repliée à Montpellier, il se rendit aussitôt dans cette ville.
Deux ou trois jours après son arrivée à la caserne de Lauwe de Montpellier, Adrien Robert fut reconnu par Balthasar Santamaria qui l’accusa de double jeu, mettant en exergue les faits relatés ci-dessus. Ses propos furent pris au sérieux par les chefs montpelliérains de la Franc-garde. Adrien Robert fut alors incarcéré dans les locaux disciplinaires de la Milice, dans la caserne de Lauwe.
Au mois d’août 1944, Adrien Robert fut régulièrement torturé dans sa cellule par les miliciens suivants : milicien et policier Philippe Fanfulli, Italien naturalisé Français, alias « Tortora », Fernande Thévenon, la maîtresse de ce dernier, Vinas, Jean Fort, Jean Is et, dans une étape ultérieure, le milicien carcassonnais Pouget. Santamaria reconnut, lors de son interrogatoire, avoir participé aux séances de tortures en compagnie de Tortora. D’autres miliciens, Hippolyte et André Bonniol, Brthélemy Vidal et Léopold Murat assistèrent aux séances de torture, sans toutefois y participer. Santamaria a aussi admis que son rapport avait conduit la Milice à passer Robert par les armes. L’une des séances les plus terribles eut lieu pendant la nuit du 16 au 17 août 1944 dans la cellule de Robert. Tortora et Santamaria s’acharnèrent cruellement sur lui. Tortora, tout particulièrement, s’acharna sur lui. Il le gifla si fort que le sang coula par les oreilles. Il lui administra des volées de coups de gourdin avant de le soulever par les cheveux. Tortora , Fort, Vinas et Is frappèrent ensuite, ensemble le malheureux Robert. Santamaria prit le relais, frappant Robert de toutes ses forces. Robert eut la force de lui dire : « Modeste (second prénom de Santamaria), tu auras ma mort sur ta conscience car je suis un vrai milicien ». Puis les frappes collectives reprirent. Fort poursuivi en plantant le canon de son revolver dans l’anus de Robert, ce qui provoqua une remarque salace de Fernande Thévenon. Is le piqua avec des aiguilles avant que Tortora n’assène à Robert un coup de poing si fort qu’il s’évanouit. Les chefs de la Milice décidèrent ensuite de sa condamnation à mort et organisèrent son exécution sommaire.
Le lendemain, Adrien Robert fut extrait de sa cellule. Des véhicules de la Milice (deux camionnettes et un camion) le conduisirent sous bonne garde jusqu’au pont de Barres où la RN 113 franchit la Mosson, sur le territoire de la commune de Saint-Jean-de Védas. Des témoins virent un homme enveloppé dans une couverture descendre sous bonne garde d’un camion de la Milice. Vingt minutes lus tard, à 500 m en aval de ce pont, à proximité du Moulin du Trou, un peloton de francs-gardes armés de mousquetons, — Pasquet (chef de trentaine), Dudret (chef de trentaine venu de l’Aveyron), Lagarrigue, Porcher, Crocula, un autre venant de Saint-Affrique (Aveyron) dont le nom demeura ignoré des enquêteurs montpelliérains — exécutèrent Adrien Robert. Son corps, au préalable défiguré et lesté de pierres fut immergé dans les eaux de la Mosson. D’après la déposition du milicien montpelliérain Jacques Raim arrêté après la Libération de Montpellier, le chef de trentaine Jacques Marissal (Voir Batany Raoul) assista à l’exécution de Robert.
Le corps d’Adrien Robert fut découvert le 29 août 1944 par des habitants de Fabrègues (Hérault) et de Saint-Jean-de-Védas simplement vêtu d’un pantalon marron et de chaussettes, recouvert par une couverture remplie de pierres et ficelée au cou et à la taille par un fil de fer. Les policiers constatèrent que le corps avait été brûlé avant l’immersion (un foyer fut trouvé près du lieu de la noyade), que la face avait mutilée, que les parties charnues du nez manquaient et qu’il y avait une large déchirure dans la poitrine. Une douille de fusil, sans doute allemand, fut découverte sur les lieux. Le corps fut amené à la faculté de Médecine de Montpellier afin d’être autopsié. Après enquête, la police montpelliéraine estima que le « double jeu » de Robert était établi, mais qu’il avait agi aussi pour d’autres mobiles.
Le décès d’Adrien Robert fut dressé le 7 septembre 1944 par l’officier à l’ état civil de Montpellier et non à celui de Saint-Jean-de-Védas. L’officier a daté fictivement la date de la mort le 13 août 1944 à la caserne de Lauwe. Il précise que le mort, d’une corpulence forte, mesurait 1, 70 m. Il ne mentionne ni le lieu ni la date de naissance.
Voir Montpellier (Hérault), Caserne de Lauwe, (8 juin 1944 – 17 août 1944)
Sources

SOURCES : Arch. nat., 3 W 139_150 Milice Montpellier et R 3, rapport du commissaire divisionnaire, chef du service régional de Police judiciaire, Montpellier, 27 avril 1945. — Arch. dép. Hérault, 59 W 82 ; 3 E 32/400, état civil de Béziers, acte de naissance de Balthazar Santamaria et mention marginale. — Arch. com. Montpellier, acte de décès d’Adrien Robert. — Jean Costumero, De Decazeville au Val d’Aran, dans les pas d’un guérillero espagnol combattant pour la France, Decazeville, Association Guerrilleros y Reconquista, 2011, 520 p. [pp. 236-239 ; p. 285]. — Jacques Delperrié de Bayac, Histoire de la Milice 1918-1945, Paris, Fayard, 1969, 698 p. [p. 474-475]. — Jean Font, Henri Moizet, Maquis et combats en Aveyron ; Chronologie 1936-1944, Rodez & Toulouse, ONAC Aveyron, ANACR Aveyron, CRDP Midi-Pyrénées, 2001, 412 p. [p. 241].

André Balent

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